Pistes en PPN... L’importance des risques bien mesurés (Point-clé 6 - la prise de risque mesurée)

Dernière mise à jour : 17 janv.

Tous les champignons sont comestibles, certains une fois seulement(Coluche)

ou L’importance des risques bien mesurés


La prise de risques mesurée est l’une des clés de toute pratique éducative en nature. Que l’on fasse classe dehors ou que l’on propose des journées entières d’exploration en nature, initiée et gérée par l’enfant, le simple fait d’être en nature pose la question du risque. En fait, le simple fait d’être en vie pose la question du risque. « Ne sommes-nous pas en sursis dès notre naissance ? », demande Martin Heidegger, philosophe allemand. Mais lorsqu’on est, d’un point de vue professionnel, responsable de la sécurité physique et émotionnelle de nos participants, cette question résonne d’autant plus profondément.


Avec l'explosion réelle et virtuelle des pratiques de PPN, on voit de nos jours circuler sur les réseaux de nombreuses images qui sont associées au champ lexical des forest school. Ici, Max en train d’allumer un feu ; là, c’est Anaé tout en haut d’un arbre ; là, encore, c’est Mariette qui goûte de l’oseille des bois (mmm…) ; et là, oui (le meilleur pour la fin), c’est le jour où Malo taillait son totem à la hache (???!).


Même si elles sont très photogéniques, toutes ces activités présentent des risques sérieux (les pouces, ça repousse pas - une petite phrase qui fait rire les enfants, tout en évoquant le risque bien réel dans l’utilisation d’une hache). Surtout, elles ne sont en réalité absolument pas nécessaires à la pratique de la Pédagogie Par la Nature.



Comment ça ? Une PPN sans feu ni outils, ça existe ??


En voilà une question qui va potentiellement en soulager plus d’un.e : oui, ça existe. Nul besoin de distribuer des couteaux aux enfants ni même d’avoir un feu allumé pour faire de la Pédagogie Par la Nature. Certes, ces activités présentent de grands bienfaits pour les enfants qui ont l’opportunité de les explorer, mais elles sont un moyen parmi d’autres de cheminer vers le développement de savoir-faire et de savoir-être, tels que la confiance en soi, la coopération, la résilience etc. Au final, que l’enfant gère le risque présenté par les branches sur le sol forestier ou bien celui présent dans l’utilisation d’un outil, l’objectif est bien le même, et il ne sera atteint que si le.a pédagogue l’accompagne de manière sensible et réfléchie.


Notre rôle de pédagogue est donc :

  • d’identifier les risques du site, de nos activités et ceux spécifiques à nos participants

  • d’en connaître les bénéfices

  • d’identifier nos propres peurs et les limites de nos compétences

  • de sécuriser nos activités

  • de poser, avec nos participants, un cadre sécurisant pour tou.tes et d’en être ensemble garant.e.s

  • d’accompagner les enfants dans l’identification des risques - et donc de réfléchir à notre présence d’adulte dans cet aspect de l’exploration en nature.


Riche programme que celui du.de la pédagogue par la nature ! Pour cet article, concentrons-nous sur l’un de ces aspects de la pratique de la PPN, celle de l’analyse de risques et de bénéfices. C’est ce qui se cache (espérons!) derrière les jolies photos qu’on voit passer sur les réseaux, mais pas que. C’est une réflexion de fond que chaque pédagogue par la nature est appelé.e à mener en continu et qui s’inscrit en filigrane dans toutes les activités impliquant une prise de risques mesurée.



ARB, quand tu nous tiens !

Souvent présentée par son petit nom “ARB”, l’analyse de risques et de bénéfices est un document permettant de déterminer quel niveau de risque est associé aux activités proposées, mais également aux conditions globales de pratique. A titre d’exemple : présence de points d’eau, espace forestier, ou circulation régulière de personnes inconnues. En fonction de la gravité des risques identifiés, des mesures de réduction du risque peuvent être mises en œuvre, qui se traduisent souvent par des protocoles. Ces protocoles spécifiques seront écrits et partagés avec tou.te.s les membres de l’équipe encadrante - car il s’agit de poser sur papier nos “bons sens” accordés en une posture commune et partagée dans l’accompagnement des risques pendant nos ateliers.


La mise en œuvre de l’ARB est abordée lors des formations PPN. Et les stagiaires repartent souvent avec une (petite) frustration (passagère) ;) : il ne leur est pas fourni une ARB clé en main. Ils ont pu consulter celle des structures proposant la formation, mais pas repartir avec. Pourquoi ?


Parce que l’ARB n’est pas une recette que l’on applique une fois pour toute. Il s’agit, comme pour la pratique de la PPN, plus d’un processus que d’un résultat. Le document ne fait que matérialiser une pratique professionnelle. En fonction de l’évolution du lieu, des groupes, de l’expérience, des nouvelles activités proposées, l’ARB est revisitée régulièrement. Comme le.a pédagogue par la nature connaît son lieu sur le bout des doigts, il.elle est en mesure d'identifier les risques mais aussi les points qui nécessitent d’être réévalués. Ce processus lui permet également de faire le point sur ses propres compétences, et d'identifier les zones où il.elle doit progresser et développer ses compétences. En effet, avant de s’imaginer transmettre une activité présentant des risques, il est fondamental de maîtriser soi-même l’activité en question.


A titre d’exemple concernant la taille sur bois vert et l’utilisation de couteaux, voici quelques questions à se poser en amont de l’activité :

  • est-ce que je suis en capacité de sélectionner les essences adaptées à l’activité et de les récolter de façon responsable, dans le respect des arbres ?

  • Quels types de projets suis-je en capacité d’accompagner ?

  • Est-ce que je suis capable d’évaluer l’état du matériel que je mets à disposition des enfants et de l’entretenir ?

  • Ai-je réfléchi aux “conditions” dans lesquelles je mènerai cet atelier (météo, énergie du groupe, espace disponible, encadrement)….

Et ces questions ne sont que la partie émergée de l’iceberg des compétences nécessaires à la mise en place d’un atelier taille sur bois vert, qui fera aussi l’objet d’un protocole “outil”… qu’il sera très utile de présenter à un de nos partenaires : les assurances (Prenons ensemble une grande inspiration…)


L’ARB, et les protocoles, joints en annexe du contrat, te garantissent que ta pratique sera effectivement couverte, si les règles et protocoles ont bel et bien été respectés en cas d’accident. Dans le cas contraire, les conséquences des accidents liés à ces pratiques peuvent potentiellement être portées à ta charge.


Arrivé à ce point de l’article, peut-être lèves-tu les yeux au ciel, de découragement, ou d’agacement - peut-être croules-tu sous le poids de la responsabilité ? Ou applaudis-tu des deux mains, qui sait ? Dans tous les cas, le rôle du réseau est de participer au développement d’une pratique éclairée de la PPN, et l’ARB en fait définitivement partie.


Notre conseil d’ami des bois : commence simple. Petits pas, petits risques. Et souviens-toi : un risque n’est bénéfique que s’il est adapté aux besoins et aux compétences de l’enfant, qu’il est choisi par lui.elle et qu’il est bien accompagné.


Et pour illustrer ce propos, nous te laissons avec le témoignage de Sandrine la Salamandre qui fait vivre à ses participants une PPN sans feu ni outils, et pourtant pleine de risques… mesurés.



Un petit pas pour l’enfant, un grand pas pour l’humanité


“Les P’tits Aventuriers accueillent des enfants de 4 à 12 ans, qui aiment choisir des défis et les relever. Dans leur bois, il y a un fossé, d’un peu plus d’un mètre de profondeur et autant de largeur, avec le plus souvent 30 cm d’eau. Ce fossé longe un sentier et sépare le camp de base d’une autre petite zone forestière à laquelle ils peuvent accéder par un chemin mais cette possibilité n’intéresse pas les enfants ; ce qu’ils veulent c’est être capable de franchir ce fossé.


Pour certains grands, déjà en confiance, c’est assez aisé, ils prennent un peu

d’élan, sautent et les voilà de l’autre côté. Mais d’autres ont besoin d’être rassurés,

encouragés; c’est là que la présence de la pédagogue est importante : en soutien physique de leur passage, ou en soutien émotionnel de la situation «J’ai peur de tomber dans le trou, j’ai peur de me mouiller, j’ai peur de me faire mal …». Avec la présence adéquate, ceux qui manquent de capacités motrices ou de courage, trouvent les ressources pour faire preuve de créativité et d’ingéniosité.

Une année, un enfant a sollicité un autre pour collecter de grandes branches plus longues que la largeur du fossé pour réaliser un pont. L’enfant a exploré et évalué par essais successifs et gradients sa construction, qui lui a permis de franchir avec succès le fossé. L’année suivante, la construction de l’année précédente avait disparu. Un enfant, plus jeune, a déplacé et amoncelé un tas de branches afin de créer un passage sec, mais cette fois au fond du fossé.


Ce sont bien les enfants qui choisissent leurs défis à leur niveau et qui réussissent à les relever. Ils développent leur confiance en eux et leur autonomie. Ils évaluent leurs limites et explorent leurs compétences. Pour ma part, en tant que pédagogue, je les accompagne par une évaluation au préalable des risques de l’activité, à savoir identifier le risque encouru à vouloir franchir le fossé (chute dans l’eau), puis j’installe les mesures de mise en sécurité (consigne de sécurité orale et ma présence). Je reste ainsi présente pour observer, échanger et intervenir si besoin.”


En conclusion….



Comment prendre soin de toi en prenant soin des autres ? Un petit guide, non-exhaustif, mais qui, on l’espère, t’aidera.


  1. Amène ta mère au bois (je te prête la mienne si besoin)… ou n’importe quelle personne susceptible d’envisager le pire. Cette balade t’aidera à compléter ton analyse des risques et à pouvoir mettre en mots les bénéfices qui y sont associés.

  2. Pratique, pratique, pratique encore - tout.e seul.e, puis avec tes enfants ou tes neveux.nièces… puis en atelier. C’est en rencontrant d’un peu trop près la lame de ton couteau que tu développeras une conscience des risques de son utilisation.

  3. Autorise-toi le temps que tu autorises à tes participant.e.s… de la PPN sans feu ni outils, puis des petits pas… A la manière que tes participant.e.s élargissent peu à peu leur répertoire de jeu, agrandis le tien toi-aussi.

  4. Fais de la prise de risques mesurée un “sujet” dans ta pratique. Nous te laissons pour cela cette affiche “Au lieu de dire attention!” sur l’accompagnement de la prise de risque.

  5. Nourris ta réflexion professionnelle en écrivant dans ton journal réflexif et en partageant ton cheminement dans les groupes locaux du réseaux, sur le forum et les groupes de formation.

Nous sommes tou.te.s en cheminement… et comme le dit Philippe Pollet-Villard, “dans un voyage, ce n’est pas la destination qui compte, mais le chemin parcouru, et les détours surtout”. Nous te souhaitons de beaux détours dans ce complexe labyrinthe entre cadre et liberté, jeu et responsabilité, risques et bénéfices.






Un article écrit à plusieurs mains ; Cécile THUEUX, Sandrine NEVOLTRY, Julie RICARD





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