Réflexions en PPN
Bagarre et sécurité intérieure
Les enfants qui cherchent l'affrontement compromettent- ils notre cadre de sécurité ?
Bonjour mon ami.e des bois, aujourd'hui j'aimerai te parler bagarre…
Tu sais, tu l'as rencontré, toi aussi, ce moment! Comme nous tous, ainsi que tous ceux qui travaillent avec des enfants à travers le monde…
…Ce moment…
où nos chers petits coureurs des bois tendent le pouce et l'index vers leur camarade, leur bout de bois ou “pire” commencent à initier, reproduire ou inventer des scènes de guerre ou de bagarre au milieu des chants des oiseaux et de la paix du vent dans les feuilles…
Combien sommes-nous à avoir senti notre estomac se contracter et notre gorge se serrer ?
Si on prenait deux secondes pour regarder en nous ce qui se joue là ?
Le plus souvent en France, chez l'adulte, formé ou non à l'accompagnement des enfants, on se voit réagir encore plus vite qu'on ne le pense…
“Ha non hein!! La bagarre c'est interdit! On ne peut pas prendre soin des autres comme ça!”
Et c'est si vite étayé par nos convictions de Pédagogue par la Nature en plus!!
Bien sûr qu'on n’a pas mis autant de temps, d'énergie, de coeur, à créer un espace sécure, à rêver avec eux de créer un monde de paix … pour laisser s'infiltrer la violence !!
Il y en a bien assez à l'extérieur de la forêt des bagarres et des guerres pas vrai ?!
Et si…
Ça te dit qu'on aille regarder tout ça d'un peu plus près ? De beaucoup plus près ?
Allez, on prend notre loupe de Pédagogue et notre carnet d'inspecteur.trice de l'introspection et on plonge.
Aujourd'hui on va creuser le concept de “rough-and tumble play” autrement dit le jeu de bagarre !
Le rapport de l'adulte à la bagarre
Si la bagarre est interdite si largement chez les adultes, on pourrait dans un premier temps se dire que nous savons collectivement ce qui est juste et bon pour nos bambins…
Comme les laisser toucher à un couteau à 3 ans ou grimper à un arbre d'ailleurs…
La bagarre fait partie intégrante des jeux dit “ à risques “ que tu as évalués longuement dans ton dossier d'évaluation des risques et des bénéfices…
On reviendra sur l'évaluation de celui-ci plus tard si tu le veux bien.
On va d'abord commencer par le “prendre soin de soi” en regardant ce qui se joue pour toi Pédagogue, comme pour moi face aux jeux de bagarre.
As-tu déjà regardé là où ça gratte en toi quand ton groupe décide de jouer aux cowboys et aux indiens ?
( Moi c'est celui là qui me hérisse… mon propre rapport à l'histoire de la destruction des humains connectés au vivant s'y joue….)
Je pense qu'on peut convenir ensemble que ces jeux viennent interroger notre rapport au contrôle, au risque, au bruit, au mouvement, à l’agressivité et à la sécurité et au contact physique, mais parfois aussi à NOTRE histoire directe ou même historique de la violence…
Ça en fait des sujets sensibles…
Certains t'appartiennent. On a tous notre sensibilité au contact, au bruit, à nos corps, à l'histoire de la violence dans nos vies… la limite entre ta posture pédagogique et tes limites humaines est là, elle le sera toujours. Parfois on requestionne, parfois on apprend à poser sa limite, parfois à l'aménager, parfois à guérir ce qui l'a créé…
Certains de ces sujets, par contre, sont au cœur même des questionnements de pédagogue et c'est ceux-là qu'on va visiter aujourd'hui.
Prise de risque et besoin de contrôle
On va commencer par le contrôle si tu veux bien.
Car finalement, lorsque les enfants jouent à se bagarrer, ce n'est pas seulement leur sécurité qui est questionnée.
C'est aussi la nôtre.
Je ne parle pas ici de sécurité physique.
Je parle de cette sensation plus discrète qui nous accompagne lorsque nous encadrons un groupe d'enfants : le sentiment que nous savons ce qui se passe, que nous pouvons anticiper, comprendre, intervenir si nécessaire.
La sécurité intérieure du pédagogue.
Et les jeux de bagarre ont cette capacité étonnante à venir la secouer.
Parce qu'ils sont bruyants.
Parce qu'ils sont rapides.
Parce qu'ils sont imprévisibles.
Parce qu'on touche aux lignes de la zone de compétences de certains de nos enfants.
Parce qu'ils nous obligent à accepter que les enfants expérimentent quelque chose qui ressemble de loin à ce que nous cherchons parfois à éviter de près : le conflit, l'affrontement, la domination, l'agressivité, voir la colère
Alors très vite, une question apparaît :
Est ce que je suis en train d'accompagner le jeu où est-ce que je mets les enfants en danger ?
Cette inquiétude est légitime !
On a peur de perdre le contrôle ;
de laisser émerger de la violence ;
d’être jugé.e comme insuffisamment cadran ;
ou de ne plus parvenir à garantir la sécurité affective du groupe, voire d'aller contre sa culture du soin !
Mais ces inquiétudes méritent d’être différenciées de l’observation réelle des interactions entre enfants.
Car parfois, ce n’est pas le jeu qui devient désorganisé.
C’est notre propre relation adulte à l’intensité corporelle et émotionnelle qui est mise à l’épreuve.
Mais cette tension, toi et moi on la connait non?
Dans mon corps, ça sonne très proche de ce qui se joue quand un jeune grimpeur fait ses premières escalades, un peu branlantes, et que j'attends en dessous patiemment qu'il gagne en confiance et en aisance…
Alors, dis moi mon ami.e ? As-tu déjà considéré d'accompagner la bagarre comme on accompagne un enfant qui allume son premier feu? A ses côtés, avec la même confiance en lui et en ton cadre?
Quand l'inconfort se fait passer pour un danger
Bien sûr, la bagarre peut comporter des risques.
Comme le feu.
Comme les couteaux.
Comme les arbres.
Comme les cordes.
Comme tout ce qui mérite un accompagnement attentif.
Pourtant, quelque chose de particulier semble se jouer ici.
Car lorsque l’on observe un enfant grimper à un arbre, nous évaluons généralement le risque.
Lorsque deux enfants commencent à se bagarrer, c'est bien plus que ça…
Cette scène peu représenter beaucoup de choses : la violence, le respect, le vivre-ensemble, le monde que nous souhaitons construire…
Et la place des corps ?
Et puis, il y a bien sûr la place des corps aussi.
Sujet sensible dans notre société…
D'un côté, nous savons que les enfants ont besoin de proximité physique, de mouvement, de jeux corporels, de câlins, de portage, de contacts sécurisants.
De l'autre, nous sommes de plus en plus attentifs aux questions de consentement, d'intégrité corporelle, de violence, d'abus et de respect des limites.
Et c'est heureux.
Alors, aller rouler dans l'herbe avec un enfant, ça nous dit quoi dans tout ça ?
Et si rencontrer les corps était justement le meilleur moyen de poser ses limites, s'ajuster et écouter celle de l'autre et apprendre l'empathie ?
Peut-être que l'empathie ne naît pas seulement de la parole.
Peut-être qu'elle naît aussi de milliers d'expériences corporelles.
Lorsque je sens que mon camarade se raidit.
Lorsque je comprends qu'il ne rit plus.
Lorsque je ralentis parce qu'il semble dépassé.
Lorsque j'accepte d'arrêter un jeu qui me plaît parce qu'il ne lui plaît plus.
Lorsque je découvre que ma force n'est pas vécue de la même manière par l'autre que par moi.
A brins d'éveil, j'accompagne des enfants avec de grosses difficultés de violence, d'inhibition et d'ajustement à l'autre… et c'est avec ces enfants là que je choisis de jouer à la bagarre…
Allez.
Je vous emmène avec moi découvrir les recherches qui m'ont permis de mieux comprendre l'importance des “ rought-and-tumble play” ou “jeu brusque et bagarre”.
Qu'est ce qu’ en dit la recherche ?
Et si on quittait un instant nos intuitions pour regarder ce que les chercheurs observent depuis des décennies ?
Déjà, il paraît important de se noter que les études concernant les “jeux brusques et bagarres” sont très largement étudiées par la communauté scientifique et que de nombreuses études solides confirment les analyses sur l'impact positif de ce type de jeu !
Pellegrini, Smith, Panksepp et Pellis, sont les grands noms qui se sont penchés sur ce sujet. Je t'invite mon ami.e, à aller directement les lire.
Je vais te faire ici un “résumé” des bénéfices étudiés depuis plus de 30 ans!
1- La bagarre n'est pas de l'agression : ce sont bien deux situations distinctes !
Lors d'un JEU de bagarre, on identifie des marqueurs comportementaux spécifiques :
Les enfants rient
Ils alternent les rôles
Ils cherchent à continuer l'interaction
Dans une agression, à l'inverse, il n'y a ni réciprocité, ni plaisir partagé !
2- Les enfants qu'on laisse se bagarrer ne deviennent pas des agresseurs !
C’est une des conclusions les plus importantes (et contre-intuitives pour beaucoup d’adultes).
Les études longitudinales et observationnelles montrent que les enfants qui pratiquent beaucoup ce type de jeu ne sont pas plus agressifs plus tard, ils sont même mieux régulés socialemen.
3. C’est un entraînement massif à l’autorégulation
C’est probablement le résultat le plus robuste.
Dans ces jeux, les enfants doivent sans arrêt :
doser leur force ;
freiner leurs impulsions ;
ajuster leur comportement ;
inhiber des mouvements trop forts ;
réparer quand ça déborde.
Ce n’est pas un “défouloir”, c’est un entraînement au contrôle dans l’action.
Panksepp ; Pellis & Pellis, 2007
4. Le cerveau social est directement engagé
Les travaux de Pellis & Pellis sont très intéressants ici.
Ils montrent que le jeu de bagarre :
sollicite les circuits “ sociaux” du cerveau, oblige à prédire les actions de l’autre
demande une adaptation constante en temps réel et entraîne la flexibilité comportementale.
En gros : l’enfant apprend à “penser avec son corps dans la relation”.
Pellis & Pellis, 2007
5- L’empathie y est corporelle, pas seulement cognitive
C’est un point plus récent mais très important dans les lectures modernes :
Dans le rough play, l’enfant apprend à :
sentir les micro-signaux de l’autre ;
détecter le changement d’état (rire → gêne → arrêt) ;
ajuster immédiatement son comportement ;
tenir compte de l’impact réel de sa force.
C’est une forme d’empathie incarnée, pas abstraite.
6- Les appuis fermes pendant une bagarre apaisent le système nerveux
Je t’invite, si tu ne l’as pas déjà fait, à creuser le lien entre “stress”, système nerveux et proprioception (le sens tactile profond de ton corps dans l’espace),
Ce sujet à lui seul vaudrait un article entier sur les bienfaits pour nos participants, d’autant plus s’ils sont anxieux ou avec des particularités sensorielles, de penser et prévoir des activités à fort niveau de contact “lourd” ( de la bagarre comme de porter des bûches!).
Bagarre mode d'emploi :
Alors... on fait comment ?
Bon.
Maintenant que nous avons passé un moment à observer ce qui se joue en nous, revenons aux enfants.
Car il y a fort à parier qu'ils n'ont pas attendu la fin de cet article pour recommencer à se poursuivre dans les bois.
Et c'est souvent là que surgit la grande question : Comment savoir si j'observe un jeu de bagarre ou une situation qui nécessite mon intervention ?
La bonne nouvelle, c'est que les chercheurs qui étudient le rough-and-tumble play depuis plusieurs décennies ont identifié plusieurs indices très fiables.
Voici un petit résumé des indices à surveiller ou guider :

L’évaluation des risques du jeux de bagarre
Maintenant, toi et moi sommes rodés à l’exercice ( ou en cours de rodage!).
Avant de te sentir “serein” sur ce type de jeu, tu peux faire ton tableau d’ARB activités avec ton équipe !
Ainsi tu pourras évaluer qui parmi vous se sent plus à l’aise d’accompagner ce type de jeu ? Qui aura des inquiétudes ? Qui se sentira en difficulté avec ce type de jeu ? Et surtout comment vous choisirez de prévenir les risques ou de protéger les participants. ?
Voici quelques propositions pour guider ta réflexion:

C’est parti
Si maintenant, l’envie te viens de t'aventurer ou d’enrichir ce type de jeu sur ta forest school voici quelques propositions parmi de très nombreuses que j’utilise moi même depuis des années !

Conclusion
Ici, le jeu de bagarre est devenu une part de la culture du prendre soin. Mes groupes identifient quand un ou plusieurs enfants présentent des besoins qui peuvent être nourris par ce type de jeu.
Voici même une liste non exhaustive des besoins que ce jeu rencontre : besoin de contact, besoin de co-régulation, besoin de questionner son rapport à l’autre, besoin sensoriel, besoin d’inclusion, besoin de complicité, besoin de re-questionner le rapport à l’adulte
Les anciens apprennent aux nouveaux à définir un espace, aménagé pour être confortable, parler d’abord de ces limites en insistant sur le fait qu'elles sont différentes d’un individu à l’autre .
Au sein de l’équipe, nous savons aussi quel adulte pourra mener sereinement et avec beaucoup de plaisir ces jeux et qui se rendra alors plutôt disponible pour le reste du groupe pendant ce temps.
Comme tu le sais peut-être , nous accueillons majoritairement des enfants avec des difficultés relationnelles, voire de la violence.
Pourtant l’équipe et moi-même estimons après 6 ans de recul que les jeux de bagarre sont un levier important auprès de nos jeunes dans le rapport qu’ils construisent aux adultes, à leur corps, à la conscience et l’expression de leurs limites, à la sensibilité du langage non verbal de l’autre et à leur empathie.
Tu t’en douteras peut-être mais nombre des enfants qui grandissent en pratiquant de ce type de jeux se débattent avec des émotions difficiles ou un lien à l’autre détérioré
Interdire ce type de jeux ferme pour eux une porte de plus vers une extériorisation saine et sécure de ce qu’ils portent. Je me fais donc aujourd’hui l’avocate du jeu de bagarre, c’est vrai!
Mais comme tout jeu risqué, s'il est pratiqué dans de bonnes conditions et accompagné par un adulte qui se connaît assez, en résultera un plaisir partagé.
Alors ? fight ?
Si cet article te questionne ou si tu veux creuser, n’hésite pas à lancer le débat sur la pages des alumni ou dans ton groupe local ;)
Typhaine Gaillard
Pour en savoir plus ou creuser tes connaissance sur l’affrontement physique:
Anthony D. Pellegrini — 1987 “Rough-and-Tumble Play: Developmental and Educational Significance”
Sergio M. Pellis & Vivien C. Pellis — 2010/2012 “Rough-and-Tumble Play: Training and Using the Social Brain”
Paquette et al. — étude sur la régulation de l'agressivité “Rough-and-Tumble Play and the Regulation of Aggression: An Observational Study of Father–Child Play Dyads”
Sandseter & Kennair — 2011 “Children's Risky Play from an Evolutionary Perspective: The Anti-Phobic Effects of Thrilling Experiences”
Children's Rough-and-Tumble Play in a Supportive Early Childhood Education and Care Environment
Lawrence J. Cohen — Qui veut jouer avec moi ?
Angela J. Hanscom — Balanced and Barefoot






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