Écureuils et Noisettes
- Julie Ricard

- il y a 8 heures
- 14 min de lecture
Ou comment créer et nourrir la culture du « prendre soin » dans nos ateliers
Décembre est là. Voilà plus de deux mois que les enfants éclaboussent les arbres de leurs rires, qu’ils caressent la douce mousse et font crépiter les feuilles qui jonchent le sol. Deux mois, sept ateliers, c’est beaucoup et rien, en soi. Le quart, à peu près, de notre année scolaire.
Dans notre groupe du mercredi après-midi, sont arrivés cette année, quatre « petits ». Tout est relatif, les plus jeunes ont tout juste 6 ans (mais pour certain.e.s, 6 ans en âge d’enfant, c’est 30 ans en âge d’aventurièr.e). A l’autre bout du spectre, les enfants qui persistent et signent sur cet atelier depuis longtemps. Eux, elles, ont entre 9 et 13 ans. Ce groupe de 17 enfants aurait une moyenne d’âge de 8,82 ans, m’annonce Excel (sans compter nos enfants intérieurs). Nombreux sont les profils qu’on appelle « atypiques », bien que ce mot ne semble pas si approprié que cela au vu du pourcentage de la population qu’ils représentent : TDA avec ou sans H, HPI, TSA… je te laisse décoder ces abréviations ; c’est un passe-temps traditionnel français, l’abréviation, presque un sport national… Je préfère dire que chacun.e de ces enfants porte ses couleurs, ses textures, ces petits détails qui font d’elle ou de lui un être unique et beau.
Cette année, à la reprise des ateliers, nous, l’équipe de 4 pédagogues qui l’encadrons, avons constaté qu’il était nécessaire de favoriser la rencontre entre les enfants, mélanger les groupes. Nous avons mis en place des jeux d’interconnaissance, comme le jeu de la rencontre ou celui de la tempête. Si tu les connais, passe au paragraphe suivant. Sinon, lis les encadrés (j’ai toujours aimé les livres dont tu es le héros).
Après quelques résistances initiales de principe, ces jeux ont été finalement assez populaires chez nos enfants buissonniers. Ils sont revenus pendant les premières semaines et surtout, ce qui était bien le but, ils ont créé de l’interconnaissance et des rencontres, initié des discussions et des rires, noué des liens.
Seulement voilà, si tout se passait toujours comme on avait prévu, ce ne serait pas drôle. Nous travaillons avec le vivant, le vivant dynamique, le vivant surprenant. Donc parmi ces rencontres, il y a eu la rencontre de quatre garçons du même âge ou presque. Ceux qui jusqu’à présent et depuis toujours, montraient une certaine difficulté à trouver leur place dans le groupe et dans la relation à l’autre. Ceux aussi avec qui il nous avait été difficile de créer du lien. J’insiste bien sur ce point car le LIEN, cela se créée à deux. Si t’as envie d’un magnifique album jeunesse sur le lien, tu peux chercher « Fil après fil » à ta médiathèque locale (Plus j'avance dans ma pratique, plus je me dis que cette question du lien est la clé de voûte de notre pratique, mais bon, c'est presque un autre article à part entière... un jour).

Donc ces quelques enfants relativement esseulés, isolés, se sont rencontrés. Trouvés. Normal, me diras-tu. C’est vrai. Quand je le vois écrit noir sur blanc, maintenant, cela n’avait rien d’imprévisible. Sauf que dans leur rencontre, ils ont commencé à reproduire des façons d’être qu’on pourrait décrire comme « antisociales » ou « inadaptées ». En résumé, ils ont adopté ensemble, des comportements allant à l’encontre de la culture du groupe, celle que nous encourageons dans nos ateliers, le prendre soin, l’écoute, les mots et les gestes doux etc. J’utilise le mot « adopté » car il s’agit bien ici d’actions et de façons d’être (choisies) plutôt que de réactions (du cerveau reptilien, appartenant au domaine du système nerveux, sans contrôle ou volition). Tout comportement est communication. Non, attends, je vais réécrire cette phrase en gras pour bien ancrer/encrer sur le papier la révolution potentielle du système éducatif français contenue dans ces quatre mots.
Tout comportement est communication.
Un enfant fait quelque chose qui sort du cadre – qu’est-ce qu’il communique ? Quel est son besoin non-rempli ? Si un comportement est difficile, c’est parce qu’il nous met en difficulté, nous, les adultes.
Bon, nos quatre compères nous ont bien fait travaillé. Je te donne une petite liste des stratégies que nous avons essayées :
Extinction (ignorer le comportement négatif)
Modélisation (proposer et verbaliser des alternatives au comportement négatif)
Rappel régulier du cadre et débrief individuel en essayant d’identifier les besoins
Propositions d’activités motivantes /dans leurs centres d’intérêt pour rediriger l’énergie du groupe et les élans individuels de manière positive
Discussions avec les parents pour comprendre le contexte
Expression de la part de l’équipe encadrante de leurs « cailloux »
Attention de l’équipe consciemment posée sur leurs comportements positifs
Verbalisation et valorisation des comportements positifs chez les autres et surtout chez eux
Encouragement aux autres enfants du groupe dans l’expression des conséquences de ces comportements sur eux.elles
Exploration de différents rituels pour nourrir le vocabulaire des émotions chez tou.te.s.

Bref. On en a essayé des stratégies en quelques semaines. Mais le constat était bien là : l’amélioration n’était pas au rendez-vous, et pire, les liens entre nous et ces enfants s’amenuisaient. Les liens avec les autres enfants aussi, bien sûr. D’isolés-seul, il se trouvaient isolés-à-quatre. Qu’est-ce qui vaut mieux ?
Alors, Fleur, l’une de mes supers collègues, a eu une idée (merci Fleur !) : « Et si on mettait en place le truc des écureuils et des noisettes ? » (je te laisse imaginer nos têtes de pédagogues désespérées à la fin d’un énième débrief d’une heure constatant plus ou moins les mêmes choses sur nos quatre acolytes, puis nos réactions faciales à cette question) (une pensée émue pour ma Mamie qui répétait souvent une phrase chère à son cœur de femme au foyer : « Ah ça, on n’est pas cher payé, mais qu’est-ce qu’on rigole ! ») (oui, Mamie, moi aussi !!)
Le « truc des écureuils et des noisettes » (nom sans copyright, comme tout dans notre réseau !), ce n’est pas ce jeu assez connu de conscience naturelle où les enfants-écureuils cachent des trésors de la nature-noisettes dans la forêt et doivent les retrouver. Notre « jeu », qui d’ailleurs n’est pas vraiment un jeu (mais enfin, les mots sont tellement étroits, parfois, à tout mettre dans des cases !!) Bref, notre « jeu » est une proposition faite à l’ensemble du groupe sur deux semaines. Cette proposition est la suivante : chacun d’entre nous est un écureuil qui a une noisette. La mission de l’écureuil dans les deux ateliers à venir est de prendre soin de sa noisette, lui donner une attention un peu plus spéciale, venir à sa rencontre, avoir des attitudes prévenantes envers elle. Chacun.e du groupe se retrouve donc à la fois écureuil pour quelqu’un et noisette de quelqu’un. A la fin de l’expérience, il est proposé aux enfants d’écrire sur une rondelle de bois une phrase sur une qualité de leur noisette, quelque chose qu’ils apprécient chez elle, ou un moment partagé. Chaque noisette repart avec sa rondelle et son mot doux.

Atelier 1
Mes premières explications balbutiantes (anticipant la résistance potentielle de notre groupe et ressentant fort la pression de ne pas trop ajouter de temps de cercle…. Aaaaaargh, le streeeeessss !!!) ne furent pas loin du flop. Entre les questions des enfants piqués de curiosité mais hésitants, et les « NON !! » criés haut et fort par nos quatre compères, c’était l’ambiance. Pas un franc succès. Nous avons donc choisi de ne pas forcer les résistant.e.s et d’encourager les autres à garder un esprit ouvert et curieux. Nous avons également donné des exemples concrets de cela à quoi ça pouvait ressembler, prendre soin de sa noisette.
Pendant ce premier atelier, il s’est passé des choses drôles et fabuleuses. C’était vraiment comme un festin spécial pédagogues, de quoi se régaler en observation et connaissance de nos participant.e.s, des colliers de pépites, des mares profondes d’humanité, du bonheur. Impossible pour moi de tout noter ici mais je t’en liste quelques exemples :
Certain.e.s ont servi le goûter à leur noisette en lui demandant si il ou elle avait passé un bon atelier (les deux exemples qu’on avait donné en début d’atelier) ; d’autres l’ont sciemment rejoint dans un jeu ; d’autres encore se sont assis.e à côté d’elle au goûter pour discuter, discrètement. Beaucoup tournaient autour de leur noisette de manière un peu vague et hésitante, en se demandant comment aborder ce projet.
Les observations et les questions sont allées bon train : « moi, je pense que c’est Agathe mon écureuil parce qu’elle a été hyper sympa avec moi tout à l’heure » (en fait, ce n’était pas Agathe). Les comportements positifs de chacun.e s’en sont trouvés remarqués par tou.te.s.
D’autres enfants étaient inquiet.e.s pour ceux ou celles dont les écureuils avaient affiché leur refus de participer. Qu’allaient-elles ressentir, ces noisettes sans écureuil ? Il y eut de belles discussions sur les émotions, les liens entre nous, la responsabilité de chacun dans le lien. Si mon écureuil refuse de jouer et prendre soin de moi, est-ce un reflet de moi ou est-ce que cela parle de se ses besoins à lui ? Qu’est-ce qui m’appartient et qu’est-ce qui appartient à l’autre, dans la relation ?
Et nos quatre acolytes ? Même eux ont beaucoup parlé du jeu. Comme ils n’étaient pas venus se faire dire qui était leur noisette, ils ont passé beaucoup de temps à imaginer, supposer, par élimination, en essayant de deviner les différentes paires, en observant les interactions des un.e.s et des autres… Et sans le savoir, alors même qu’ils continuaient à crier haut et fort leur refus de participer, ils ont bien affûté leur œil « émotionnel » et leur compréhension du prendre soin. Un succès !
Atelier 2
La semaine d’après, la petite troupe de copains était réduite à trois seulement ; il manquait l’un d’entre eux, malade. Et puis cet atelier commence différemment des précédents et ce pour la raison suivante : moi, pédagogue, je me sens plus disponible aujourd’hui, j’ai été inspirée par les pépites de l’atelier précédent ; je me sens nourrie dans ma pratique grâce à cette nouvelle proposition et cela me donne la force de requestionner ma posture. Qu’ai-je fait, dans les semaines précédentes, pour créer du lien avec ces enfants ? La réponse honnête : pas grand-chose. J’étais mise en difficulté par leurs comportements mais surtout épuisée, usée, dans l’évitement du lien plutôt que dans sa création. Et lors de ce deuxième atelier, je me sens prête à changer cela.
J’accueille l’un des compères, celui qu’on pourrait qualifier de « meneur », celui dont les comportements sont les plus défiants, à bras ouverts, invitant un câlin. Il me snobe, je crie ma déception de façon joueuse, et puis je m’en vais papoter avec son copain qui s’est posté dans un hamac. Je le questionne sur sa vie cette semaine, il me partage des choses qui l’enthousiasment ; nous avons une vraie discussion, pleine de douceur et d’empathie. Le premier garçon nous rejoint et passe une partie de cette discussion à me chatouiller les narines avec une grande herbe sèche et à me lancer des petits copeaux sur le visage. Après lui avoir exprimé que ne n’était pas agréable pour moi et lui avoir demandé d’arrêter, je m’entends lui dire : « Tu sais, si tu veux être en lien avec moi, tu peux le faire de manière douce ; ce sera plus agréable pour moi, mais peut-être aussi pour toi ». Voilà, cette question du lien est mise sur la table métaphorique. Elle est nommée ; et j’en suis heureuse. Lui, répond du tac au tac qu’il ne veut pas de lien. Ça, c’est dit ; je souris à cette réponse que beaucoup pourraient trouver provocatrice ; moi, je la trouve courageuse, de la part de ce petit bout d‘humain, et plutôt drôle.
Au cercle, nous rappelons les principes du jeu, nous présentons les rondelles et réexpliquons le genre de phrases que l’on propose d’y écrire. Toujours les mêmes refus affichés des trois copains. Mais l’un des autres enfants leur pose la question : « Et vous avez pensé à ce que risquent de ressentir vos noisettes ? ». Il se trouve que cet enfant est en fait la noisette de l’un du groupe ; il l’a pressenti et cela lui avait causé de la peine la semaine précédente. Nous encadrons cet échange en évitant les propos moralisateurs et en rappelant à tou.te.s que le refus de participer de certain.e s n’est en rien le reflet d’une absence de qualité chez leurs noisettes. C’est simplement leur choix, à elles.eux.
Puis chacun.e se disperse et vaque à ses occupations. Bon nombre d’enfants s’amassent autour de la table où sont posés poscas et rondelles. Les discussions vont de nouveau bon train. Les hypothèses aussi. On se croirait au café des anciens un dimanche matin. Et là encore, les pépites fleurissent partout, tout le temps. Quelle richesse de voir ces enfants observer et commenter cette culture du « prendre soin », nommer ce qui la constitue, développer leur attention les un.e.s aux autres.
Voici quelques pépites parmi tant d’autres :
Pour la première fois depuis plusieurs semaines, l’un des garçons du quatuor vient bricoler avec une pédagogue, en un pour un ; il choisit de mener son projet plutôt que de s’inscrire dans les jeux libres habituels avec ses potes (guerres et jeux plutôt destructifs, ces derniers temps). De ce fait, les autres finissent par trouver aussi un projet qu’ils souhaitent créer. Nous nous emparons de cet élan pour ancrer cette énergie positive chez eux.
L’un d’entre eux se décide à écrire un message sur une rondelle pour sa noisette inquiète (tu te souviens, l’enfant qui avait posé la question dans le cercle ?). Il se trouve que ces deux-là sont potes, par ailleurs. Et voici ce qu’il écrit à sa noisette : (attention, t’es assis.e ? Parce que c’est de la giga-pépite de ouf !!) : « Noisette, j’aime comment tu prends soin des autres ». Et oui. Ma-gi-que (C’est là que je passe distribuer les mouchoirs, mais le tour de France risque de me prendre un ptit moment… ) (y’a toujours ta manche, sinon, en attendant !).
Une autre pépite, une dernière. Une autre enfant, qui elle aussi, affichait son refus de jouer, rejoint la table « rondelles » et vient me susurrer à l’oreille des questions d’orthographe. On dirait bien qu’elle s’apprête à écrire un mot doux pour non pas une, mais deux noisettes. Je suis confuse. Riant de mon regard étonné, elle vient m’expliquer qu’elle a repéré qui étaient probablement les noisettes des écureuils réfractaires et qu’elle a décidé de leur écrire un mot pour que ces enfants reçoivent quelque chose comme les autres.
Un peu plus tard dans l’atelier, elle nous annonce qu’elle va trouver les écureuils des enfants qui ne souhaitent pas participer (et dont elle a géré le cadeau à faire aux noisettes) pour leur dire qu’ils n’ont pas besoin de faire de rondelles pour les écureuils réfractaires. Une sorte de punition ? Une notion qu’on ne reçoit que si l’on a donné ? Fleur explore ces notions avec elle pour comprendre ce qu’elle met derrière cette idée. Il s’avère qu’elle n’est pas forcément motivée par un besoin de revanche mais que c’est simplement sa compréhension de la justice. En fait, elle nous explique, à travers ses mots d’enfants, que… c’est bien comme ça partout autour de nous, donnant-donnant, œil pour œil, dent pour dent… (oui, je sais, deuxième tournée de mouchoirs « on its way »…). Non, Ella, on n’est pas obligé de fonctionner de cette manière. On peut, vous pouvez, vous les adultes de demain, tracer une autre voie.
Initialement prévu sur deux semaines, nous avons choisi de continuer sur un atelier de plus pour laisser à tous les écureuils le temps de (se décider à) rencontrer leur noisette. Cela s’est avéré être juste, tant au niveau du temps nécessaire à la compréhension plus fine des enjeux de cette expérience par tou.te.s, qu’au point de vue logistique (nous laisser le temps d’accompagner chacun.e dans l’expression de son « prendre soin », enlever toute pression dans la réalisation de la rondelle etc…). Se donner le temps de conclure l’expérience, c’était nécessaire et essentiel dans la construction mentale que chacun.e s’en est fait.
Bon, j’espère que cet article t’aura inspiré autant que cette proposition nous a émerveillées, à l’équipe et à moi. Si jamais tu ressens l’élan de remplir ta forêt d’écureuils et de noisettes, voici quelques considérations pédagogiques qui me semblent utiles (et que l’on a découvertes sur le tas) :
Prépare. L’organisation logistique de cette proposition est importante. Il te faudra avoir distribué les rôles au préalable, de façon à n’oublier personne, dans le feu de l’action… et puis aussi avoir noté ça quelque part pour pouvoir répondre à la question qui tombe en fin d’atelier 1, alors que tu es en pleine discussion avec les parents, par exemple : « eh, dis, Julie… c’est qui ma noisette, déjà ?? ». Là, comme tu es bien préparée, tu n’as plus qu’à sortir ta petite feuille de ta poche et répondre. Fas-toche.
Et puis, quand tu prépares ta liste de rôles, il me semble important d’avoir une connaissance suffisante de ton groupe pour prendre des risques mesurés. Qui est en mesure d’être la noisette d’un écureuil qui sera peut-être réfractaire ? Qui a besoin de déjà connaître un peu sa noisette pour aller vers elle ou, au contraire, qui sera assez à l’aise pour aller à la rencontre de quelqu’un vers qui il.elle n’est encore jamais allé.e. ? En somme, à quel point peux-tu pousser les limites des relations du groupe tout en prenant soin des besoins de chacun.e ? Dans ce jeu qui vient titiller les limites et sortir chacun.e de sa zone de confort, comment t’assures-tu, toi, pédagogue-aventurier.e de l’extrême, de créer le « juste défi » pour chacun.e ?
Au moment de l’explication de la proposition, donne des exemples concrets, modélise. C’est rare que l’on explique aux enfants ce à quoi cela ressemble de « prendre soin des autres ». L’injonction « sois gentil.le ! » est-elle souvent suivie d’une explication sur le comment faire ? Poser la question aux enfants permet de dessiner les contours de leur compréhension de ce concept : « Prendre soin de quelqu’un, c’est lui donner des cadeaux. C’est le laisser gagner au jeu…. » sont deux exemples sortis de nos échanges pendant le premier atelier. Et oui, les enfants de la forest school grandissent eux-aussi dans une société matérialiste et compétitive.
Prépare-toi aussi à accueillir et valider des émotions fortes. Je pense à Elija qui s’est trouvé aux prises avec une colère dont il ignorait la provenance, lors du deuxième atelier. « Non, j’veux pas jouer ! De toute façon, moi, j’veux pas de cadeau ! C’est Noël bientôt et je suis très très gâté ! Pas besoin de cadeaux en plus ! C’est pour ça que je veux pas jouer !! » (Imagine nos têtes de pédagogues perplexes face à ces déclarations vindicatives…).
Je pense aussi à Noémie, 6 ans, en pleurs à la fin de l’atelier car elle n’a pas reçu de rondelles-à-mots-doux. Elle est remplie d’un profond sentiment d’injustice même si elle a bien compris que son écureuil était probablement absent aujourd’hui et qu’il reste encore le dernier atelier. Pas facile de s’extraire de l’importance du matériel et de tout ce dont on investit la matériel et les « cadeaux » dans notre monde !
Enfin, je te partage quelques variantes à explorer peut-être, qui sont venues se promener dans mon esprit inspiré par ce jeu :
Possibilité de faire de cette proposition une réalité qui dure plus dans le temps : j’aimerais voir quels autres effets il y aurait alors sur les interactions écureuil-noisette (est-ce qu’elle deviendraient plus naturelles, par exemple ?), sur les écureuils réfractaires, sur le groupe en général ?
Possibilité de jouer « à découvert » : les rôles sont connus de tou.te.s, qu’est-ce que cela changerait ?
Possibilité pour un écureuil d’avoir 2 noisettes ? Il me semble que cette version poserait la question du partage de l’attention donnée… une option intéressante à explorer, surtout peut-être si le groupe est riche en fratries. C'est peut-être l'étape d'après, celle qui nous permet de passer de l'individu au groupe et d'explorer le rôle de l'individu dans la communauté (comment est-ce que moi, membre du groupe, je prends soin du groupe ?)
Possibilité de clore l’expérience par la proposition d’une activité à deux plutôt que la confection d’une rondelle-à-mots-doux. Je pense notamment à une activité du type « bracelets de l’amitié », tu sais, cette activité de tissage coopératif dans laquelle deux enfants tissent un bracelet assez long pour pouvoir y découper un bracelet pour chacun.e.
Et puis, une autre considération : dans une énergie de yin et de yang, d'équilibre, pourquoi ne pas compléter cette expérience avec une exploration du prendre soin de soi ? Accompagner nos participant.e.s dans le développement de leur compétence à poser leurs limites, à faire des choix qui les respectent, c'est également notre rôle, il me semble, pour ne pas créer une culture où le prendre soin de autres justifie l'oubli de soi.
En conclusion, car il faut bien conclure un jour, quand je réfléchis aux raisons de mon enthousiasme pour cette proposition, je vois qu’elles sont multiples. Quel.le adulte n’a jamais été confronté à la complexité de trouver le juste équilibre entre prendre soin des autres et laisser les autres prendre soin de lui.elle ? De par nos héritages socio-culturel.les, de par la société dans laquelle nous évoluons, cette notion de « prendre soin » touche à tant de valeurs, comme la responsabilité, la réciprocité, l’échange… Où mettons-nous le curseur sur le spectre du donner et du recevoir ? Que puis-je recevoir sans culpabilité de trop prendre ? Que puis-je donner sans attentes de retour ? Comment comprenons-nous les notions d’égalité, de justice, de réciprocité dans nos relations à l’autre ?
J’aime quand la PPN ose se montrer dans sa beauté naturelle, comme une philosophie de vie, une façon d’être au monde. Un monde rempli d’écureuils et de noisettes. Il est beau, ce monde. Elle est riche de possibles, cette forêt. On y retourne jouer ? Je te laisse une pépite à méditer sur le chemin de ta forêt :
« L’amour est comme l'écureuil, hardi et timide à la fois »
(Carmen Sylva (1882), Les Pensées d’une Reine)
Et là, c’est la belle vie…

Julie Ricard, pédagogue par la nature à Autour du Feu (29710)
janvier 2026
















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