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Pistes en PPN... l'autodétermination !

Dernière mise à jour : 27 avr.

 

Quand Marie* débarque en séance de pédagogie par la nature à la forest school “Brins d'éveil” en ce beau jour de janvier 2020, ses yeux sont baissés, sa voix faible et elle se recroqueville à la moindre évocation des compétences scolaires. À 9 ans, Marie a déjà derrière elle un long parcours d'échecs, de harcèlement et de souffrance à l'école : autisme, phobie sociale, burn out scolaire… de bien lourds mots pour une si jeune fille.

La seule chose qu'elle arrive à me dire ce jour-là, c'est qu'elle n'est pas capable. Pas capable d’utiliser un outil, pas capable de dire ce qu'elle veut faire, pas capable de dessiner avec du charbon, sans parler d’écrire évidemment. Pourtant, au fil de la séance, et de celles qui viendront, Marie réalise que dans cette espace privilégié qui est le sien, elle va pouvoir prendre plaisir à faire exactement ce qui lui fait du bien, à faire exactement ce qu'elle se sent prête et capable de faire…


La suite de l'histoire ? Marie a appris à lire et à écrire entièrement seule, avec comme seul moteur sa motivation profonde d'écrire le nom des plantes qu'elle récolte, de lire les manuels sur l'utilisation des médicinales. Et un beau matin, sans prévenir, elle a ouvert sa chaîne youtube et s'est mise à transmettre, écrire et partager sur la condition animale, sur sa profonde connexion au vivant…

Tu les a croisés toi aussi ces enfants là dans ta pratique n'est ce pas ? Ces enfants qui arrivent dans ton bois incapables de faire un choix sans l'adulte, persuadés d’être limités, incapables ou qui “s'ennuient” dès que tu ne viens pas faire avec eux ? Ou même juste inquiets de savoir s’ils ont bien le droit de se reposer ou de se salir ?


Aujourd'hui, j'aimerais te parler du pouvoir de ta pratique sur ce sujet clé dans le monde d'aujourd'hui : l'autodétermination. Un mot un peu savant pour parler simplement de la vraie motivation, celle qui vient de nous et nous donne des ailes, celle qui nous plonge dans cet état de “flow” où le temps semble se diluer. Tu connais sûrement ? Dans la nature, tout est présent pour permettre cet état, pour peu que l’on laisse à l’enfant le choix et la liberté : choix de commencer, développer et terminer son jeu seul ou avec d’autres, liberté d’ajouter ses propres règles, d’y dévier, liberté de ne pas vouloir jouer, aussi.


L’autodétermination a un véritable fondement scientifique. De nombreuses études internationales ont permis de démontrer qu’elle s’oppose à tout autre type de comportement induit par autrui, où l’individu va se conformer à des règles sans y voir nécessairement d’intérêt, ou pour obtenir un résultat (une récompense, ou une punition…). L’autodétermination, ou motivation intrinsèque, à l’inverse, trouve sa source dans la volonté intime de l’individu, elle repose avant tout sur le processus plutôt que sur le résultat. Tu pourras voir en creusant un peu que cette forme là de motivation permet à nos petits cerveaux d'aller puiser dans leur plein potentiel et d'être en capacité “optimale” d'apprentissage. Dans le monde entier, pédagogues, enseignants, thérapeutes, nourris par la recherche, se dirigent vers cette voie royale d'évolution.

Cette théorie, largement relayée par de nombreuses études scientifiques, nous vient de Edward L. Deci et Richard Ryan, dans un article "Intrinsic Motivation and Self-Determination in Human Behavior" publié en 1985. Dans leurs recherches et les suivantes, Edward L. Deci et Richard Ryan ont mis en avant trois conditions essentielles pour que l’autodétermination puisse s’exprimer chez un individu : autonomie, compétence et relation. “Il s’agit de créer un environnement où l’individu peut expérimenter ses propres ressources, se sentir compétent et confiant, se reposer sur une relation avec les autres bienveillante et soutenante”… Toi aussi, tu vois tout de suite une Forest School ? Eh oui, c’est bien parce que la Pédagogie Par la Nature semble l’approche idéale pour permettre aux enfants de développer leur autodétermination, au travers du jeu libre en pleine nature. D'ailleurs tu pourrais lire ce bel article du journal de l'éducation en extérieur traduit sur le forum du RPPN : Flourishing in the Forest : Looking at Forest School through a self-determination theory qui soutient à quel point tous les piliers de ta pratique vont dans le sens de cette théorie.


Tous les enfants ont besoin d’expérimenter cette liberté de choix et cette confiance, ceux avec des besoins spécifiques d’avantage encore. En effet, de nombreuses études tendent à prouver à quel point la scolarité peut être une souffrance pour ces enfants, et ce malgré le travail remarquable de certain.e.s enseignant.e.s, tant le cadre scolaire impose de s’adapter coûte que coûte et ne peut permettre la liberté d’exploration nécessaire. Alors, la Forest School peut devenir ce lieu des possibles.



Prenons un autre exemple :

Marcus arrive sur la Forest School “Autour du feu” sur le groupe 6-12 ans alors qu'il en a 7. Marcus a un diagnostic de TDAH (Troubles de l’Attention Avec Hyperactivité). Dès les premières séances son intérêt se porte sur la rivière et ne le lâchera plus pendant les 4 ans qui vont suivre. 4 ans pendant lesquels il va passer la majorité de ses séances, été, comme hiver, sous soleil comme sous la pluie, dans cette rivière, la plupart du temps trempé jusqu'à l’os…

Haaa pas facile hein! De faire confiance en sa motivation intrinsèque et au fait qu'il écoute ses besoins profonds quand toi tu es congelée et que tu imagines la tête de ses parents à 16h quand ils vont le retrouver, certes radieux, mais trempé et parfois frigorifié.

C'est dur pas vrai, dans ces moments-là de maintenir la “Yes place”, de maintenir ta confiance dans le processus avec comme seule garantie un gros tas de vêtements secs et chauds, une tisane brûlante et ta surveillance bienveillante….

Aujourd'hui Marcus commence à se détacher de la rivière. Il devient un jeune adulte d’une empathie et d'une maturité émotionnelle qui nous épate tous. Il est difficile de se souvenir combien l'équipe tirait dur il y a 5 ans pour le faire tenir assis au cercle, pour l’aider à communiquer de manière adaptée avec ses camarades, pour qu'il ose et se croit capable de réussir.



Alors oui cet article, il est un peu politique. Il vient interroger ta place et la mienne pour construire des adultes de demain qui auraient eu cette chance incroyable, dès tout petits d’explorer et comprendre qui ils sont, comment ils fonctionnent et de quoi ils ont besoin pour donner le meilleur d’eux-mêmes tout en respectant leurs limites, de la même manière quelque soit leur “étiquette” d'origine. Oh, la belle idée que voilà !


“Comment” me diras tu peut-être ? Mais je te vois déjà repenser à tous ces instants suspendus où tu as regardé cet enfant suivre un élan sur lequel toi-même tu doutais… deux choix : tenir la yes place ou rediriger? Nous voilà au premier outil dont tu as pris ou prend, au fils de ta pratique, le réflexe, souvent inconscient, de sortir de ta besace : l'évaluation des risques dynamiques ! Autrement dit le processus continu d'identification des dangers, d'évaluation des risques, de prise de mesures pour éliminer ou réduire les risques quand tu es au cœur de l'action. Jean veut escalader cet arbre alors qu'il tient à peine droit au sol? Il a l'air de s'en sentir capable… On y est ! Jean explore sa connaissance de lui-même, son rapport au risque et sa motivation intrinsèque. Et toi te voilà à regarder tes propres peurs face au risque perçu pour trouver le chemin idéal pour le laisser faire cette expérience tout en minimisant les risques réels. L’enjeu profond de cette escalade est là. Jean a besoin que tu crois en lui autant, voire plus, qu'il ne le fait lui-même. Il a aussi besoin que tu lui ouvres la voie vers la construction de son propre raisonnement.


Le fameux “attention” si spontanée que tu ranges dans ta poche au profit du “ tu as vu que cette branche était morte? Tu penses que c'est comment si tu grimpes dessus?”

Pas facile hein…?


Ensuite on pourrait parler de l’estompage de ta présence… ça aussi, ça en a fait couler de l'encre dans mon cahier réflexif.

C'est chouette de jouer avec les enfants ! Mais je suis sûre que tu as remarqué toi aussi, que dès que tu prends du recul, t'installes à distance à peine visible, les oreilles aux aguets, alors tes petits sauvages s'aventurent sur de toutes nouvelles contrées sociales …

Comme j'aime ces instants où, après les avoir prévenu que mes oreilles étaient toujours à leur côté en cas de besoin, je m’éloigne d'un groupe en plein challenge de coopération et les vois déployer des compétences insoupçonnées, portés par ma confiance et la culture du prendre soin que nous avons installé tous ensemble.


Enfin, j'aimerais te parler d'un dernier outil (oui je ne les aborderai pas tous, les liens ont déjà commencé à se tisser sous tes yeux j'en suis sûr !) qui me semble essentiel pour et vers l'autodétermination. Je suis sûre qu'il traîne dans ta besace depuis bien longtemps si tu es là, à me lire. Mais peut-être, caché sous tous les autres, mérite-t-il qu'on y porte une attention plus soutenue aujourd'hui ! J'ai appris à l'appeler “validation des émotions”, d'autres disent juste accueil . Il n'a l'air de rien, pourtant notre enfance est juchée de ces moments où nous aurions eu besoin d'un adulte bienveillant pour le faire mais la culture de l'enfant n'en était pas encore là. Tu vois de quoi je parle ? Tu sais, Anna arrive pleurant toute les larmes de son corps parce que Paul l'a touchée. Je ne sais pas toi, mais moi j'ai grandi avec un “hooo ben c'est rien, ça va!”

Autodétermination, confiance en son ressenti face à la négation de l'émotion… En début de pratique, en début de parentalité, il nous en aura fallu de l'application pour démonter cette habitude n'est-ce pas? Et bien tu sais maintenant que ce petit geste de rien du “hooo je vois que tu te sens….? Tu veux m'expliquer ?” est en fait le berceau de la révolution de l’auto-détermination de cet enfant que tu laisses être profondément connecté à ce qu'il ressent et comprend de lui-même.




Finalement dans cette histoire d'autodétermination, plus d'enfants extraordinaires, juste une magnifique marge de construction du rapport à soi, plus ou moins abîmée par les expériences de vie déjà engrangées. Mais la même chance, dans ta forêt, de déployer leur plein potentiel !



Agathe Abhervé, psychologue et pédagogue par la nature

Typhaine gaillard, éducatrice spécialisée et pédagogue par la nature




Articles cités :

Ryan, R. & Deci, E.L. (2000) Self-Determination Theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development and well-being. American Psychologist.

Barrable, A. & Arvanitis A. (2019). Flourishing in the Forest : Looking at Forest School through a self-determination theory lens. Journal of Outdoor and Environmental Education.



*Les prénoms ont été changés pour des raisons d'anonymat




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