L'humain en PPN
ou comment prendre soin de l’humain dans nos projets
Je définis souvent la Pédagogie Par la Nature comme une pratique où l’on remet l’humain à sa juste place dans l’écosystème qu’il habite… sa juste place, c’est-à-dire pas au centre.

La PPN n’est pas une pratique anthropocentrée, et pourtant, c'est une pratique fortement impliquante pour l'humain, une pratique où l’humain est à la fois le moyen, la cause et une partie de l’objectif (changement sociétal etc… tu me vois venir !). Les forest schools sont des lieux où les humains se rencontrent, entre eux, et avec eux-mêmes. Et ce sont bien ces deux mouvements qui telles des vagues aléatoires et partant dans des directions parfois similaires, parfois opposées, et parfois encore allant à l’encontre l’une de l’autre, peuvent causer quelques remous. C'est une pratique remuante, pour les humains que nous sommes – c’est d’ailleurs dans cette capacité de nous remuer que réside tout son puissant potentiel de changement de paradigme. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde », nous rappelle Gandhi.
Cet article, je l’écris à la fin d’une année très marquée par l’humain, à la forest school, dans ma vie personnelle mais aussi dans cet espace entre les deux, à la croisée des mondes. Notre pratique, dans nos forêts, impacte les humains que nous sommes de façon profonde et intime. Et en même temps, ce que nous sommes, là où nous en sommes, dans notre humanité, impacte nos forêts, nos relations aux autres vivants de ces bois. On dirait presque une relation symbiotique. Pas étonnant si nous nous positionnons plutôt dans le schéma de droite, celui de l’éco, celui de tout écosystème, dont les fondements-mêmes reposent sur l’interconnexion et l’interdépendance de chacune des entités entre elles.
Après une année lourde d’humain, j’ai des envies d’ermitage, de grands paysages sans la moindre trace d’humanité, de marcher seule pendant des jours voire des mois…. Bon, en réalité, je passe un peu plus de temps à sculpter des cuillères ; mon ermitage a la forme d’un couteau croche.
Si je me sens parfois saturée de l’humain, c’est que je ne suis pas arrivée à trouver cet équilibre précieux entre mes besoins et ceux des autres. Alors maintenant que je suis dans la réflexion à ce sujet, je viens te partager ces humbles errances de l’esprit qui peut-être, un jour, trouveront une utilité dans ta pratique d’humain des bois.
L'humain dans l’équipe :
Qu’on travaille en binôme avec un.e parent bénévole ou qu’on soit une équipe de huit pédagogues comme c’est le cas ici, il me paraît essentiel d’adopter des pratiques qui prennent soin de l'humain, des relations entre les personnes qui forment cette équipe. Les aléas des relations humaines sont nombreux et fréquents ; ils varient en taille, intensité, gravité, mais chacun de ces aléas est une opportunité d’apprendre et d’approfondir nos façons de travailler, mais surtout d’être ensemble.
des "trucs organisationnels pour harmoniser les pratiques d'équipe" : checklists, rangements clairement identifiés, tableau pour noter ce qu'on a emprunté ou les ressources qu'il faut renouveler. A toi de trouver les solutions logistiques qui préserveront notre précieuse énergie collective.
Tu peux télécharger notre petit mémento début et fin d'atelier ici :
des temps d'échanges réguliers pour assurer une communication la plus authentique possible : des réunions d'équipe de temps en temps, mais aussi des débriefs post-ateliers qui laissent la place à l'expression des ressentis de chacun.e des pédagogues/membres de l’équipe. En partageant ce que l'on a vécu et en ouvrant notre monde émotionnel aux autres, nous nous racontons et nous apprenons à nous connaître les un.e.s les autres.
une culture d’équipe qui sent bon la PPN : accueil de chacun.e là où elle/il en est, valorisation de la diversité des compétences, temps de célébration…
L'humain dans nos rapports avec les structures partenaires :
Si tu gères ou co-gères ta forest school, et qu’elle accueille d’autres structures comme des écoles, des centres de loisirs ou des instituts médico-sociaux, alors tu dois probablement, de temps à autre, outrepasser ta préférence innée pour la forêt déconnectée pour passer quelques coups de téléphone afin d’organiser les journées d’accueil.
Qui d’entre nous n’a pas reçu de demandes telles que « est-ce qu’il vous serait possible de faire la journée sur le thème du cycle de vie de la grenouille, en faisant tourner quatre groupes toutes les vingt minutes ? ». Ou encore, un coup de fil le matin même de l’atelier pour annuler parce qu’il….. pleut. Aaaaaaaah. Mais oui, on l’a tou.te.s (ou presque) vécu.
Alors mon retour d’expérience, c’est le caractère essentiel d’une communication claire pendant tout le processus d’organisation de ces accueils. Ce processus pourrait se décrire en deux axes :
1. clarifier l’engagement de chacun des acteurs de cet accord : envoi d’un devis et des CGV (je te mets celles de Autour du Feu un peu plus bas, inspirées de Antoine de la Brest Forest School – merci l’Antilope !), retour du devis signé, accord sur les horaires et le planning, numéro de contact en cas d’urgence etc.
Comme la gestion de structure est loin d’être ma tasse de thé, j’ai créé un document partagé pour permettre à tou.te.s dans l’équipe de faire des retours sur ce processus aux autres. Et comme on est en PPN et que les exemples, c’est pas trop mon truc, je te le partage ici avec une très grosse note de bas de page : c’est ce qui fonctionne pour nous, mais il n’a aucune valeur universelle.

2. gérer les attentes pour que le responsable de structure comprenne les enjeux de la prestation qu'elle est en train "d'acheter" (et oui, il s'agit quand même de ça, même si ces mots me hérissent le poil!). Et là, bien sûr, il s’agit d’apprendre à parler de ce que l’on fait, pour promettre quelque chose qui nous ressemble, avec nos valeurs, plutôt que ce que la structure nous demande et donc de respecter ses propres limites (non, je ne ferai pas d'atelier sur les romains dans les bois !) (tu rigoles, mais c’est du vécu !!).
Pour cela, il s’agit bien souvent de pouvoir expliquer l’intérêt pédagogique et humain du jeu libre. Je mets ici quelques visuels qui peuvent soutenir cette démarche (ils sont téléchargeables sur le site de Autour du Feu).
Enfin, il y a la question des adultes accompagnateurs, que ce soit les parents dans le cadre de journées d’école ou bien les éducateur.rice.s pour un foyer de jeunes porteur.se.s de handicap. Là aussi, à mon avis, il est question de communication ; cela peut se faire avec une réunion en amont de la sortie, une lettre à adresser aux parents, quelques visuels planqués dans le bois à des endroits stratégiques, et bien sûr le partage des règles en début d'atelier... (un peu comme ces livres jeunesse qu’on peut lire à deux niveaux, tu vois ? une lecture enfant, littérale, et puis une lecture adulte induite ?!).


Et surtout, parce qu’on ne veut plus de ce monde qui divise et oppose, je t’encourage à les rencontrer où ils.elles en sont, à accueillir ces différences avec humilité et humanité ; ça, je pense que c'est l'essentiel, l'essence de notre pratique. Il n'y a pas un chemin éclairé sur lequel nous sommes nous et des pauvres aveugles hors de ce chemin qui peut-être trouveront un jour la voie. Il n'y a pas eux et nous. Si l'on tombe dans cette dichotomie (et j’en suis la première coupable, à mes heures), alors nous ne faisons que reproduire le monde que nous souhaitons changer. Eux et nous. Il y a une magnifique chanson de Pink Floyd qui porte ce titre, Them and us (tu peux l'écouter pendant la suite de ta lecture en cliquant ICI)
Entraînons-nous donc à voir, dans l’adulte qui commente la création des enfants de manière évaluative, l’enfant qui a grandi dans un monde de productivité et de compétition. Dans l’adulte qui hausse le ton, peut-être un adulte aux prises avec ses peurs, ses limites. Dans celle ou celui qui « gère » les enfants, peut-être un humain fatigué, sous pression, avec des comptes à rendre. Développons notre capacité à voir le chemin, et abandonnons cette croyance que nous, les PPNistes, nous avons compris, et eux, pas.
L'humain dans les bois :
Et puis il y a les autres humains des bois, ceux qui sont attachés de manière plus proximale à nos forest schools, les parents et les enfants qui peuplent nos forêts. Les points de frottement de tout ce petit monde peuvent être entre entre eux/elles et avec nous.
1. Ça frotte entre les enfants ? À nous de mettre en place la culture du groupe (prévention), et puis d'avoir réfléchi à la gestion des conflits (politique de comportement). J'ai écrit un article récemment sur la culture du prendre soin, qui donne quelques pistes pour accompagner le prendre soin dans un groupe d'enfants (Ecureuils et noisettes). Quand le comportement d'un enfant m'est difficile, je nourris mon empathie pour l'enfant en pensant à l'écosystème dans lequel il grandit, je me questionne sur ses besoins et sur ce que ce comportement communique. Parfois, l'enfant ne fait que reproduire ou explorer la violence qu'il a observée en société.
2. Ça frotte entre un enfant et nous ? Travailler avec les enfants nous mettra forcément dans cette situation un jour où cela ne passe vraiment pas avec un enfant. Est-ce qu'on a des chouchous en PPN??!! Ah... Pas de chouchou, mais des enfants qui nous déclenchent émotionnellement, oui, et d'autres avec lesquels on est capable de maintenir une posture et un regard empathique et professionnel. C'est la dure réalité de l'humain, et cela se passe avec les enfants autant qu'avec les adultes. Ne nous leurrons pas. Apprenons à nous connaître, développons une relation empathique à nous-même (là, Julie, tu n'es plus en mesure de prendre soin de Théo car il te fait miroir sur tel point... se dit Julie à elle-même – et si Julie ne se le dit pas, alors c’est un.e collègue avisé.e qui portera ce message). Comprenons qu'elles sont nos valeurs profondes sur lesquelles nous sommes particulièrement sensibles.
3. Ça frotte entre les adultes d’un atelier ? (si, si, c’est aussi du vécu !) Cela peut sembler improbable, mais cela m'est arrivé trois fois ouvertement en 8 ans de pratique en France et de nombreuses fois où la tension était palpable sans qu'elle ne trouve le chemin des mots pour se dire. J'ai du mal à dire cela en restant droite dans mes bottes, mais les trois différents ont tous eu lieu dans le groupe d'instruction en famille. Je pense qu'il y a de nombreuses raisons qui expliquent ce constat mais elles constitueraient un autre article à part entière... (longueur des ateliers, personnes qui ont un rapport au cadre différent, personnes qui posent assez facilement leurs limites au sein d'un projet collectif etc). Bref. Que fait la.e pédagogue quand cela part en cacahuète entre les adultes d'un groupe ?
Voici quelques propositions, au cas où cela t’arriverait à toi aussi, sait-on jamais (à remplir ces forêts d’humains, faut pouvoir assumer les conséquences !!!) :
donner de l'espace, proposer du relais, prendre soin de reste du groupe, mettre des mots sur ce dont ils ont été témoins s'il s'agit d'enfants.
rappeler le cadre du prendre soin, accompagner l'exploration des tensions et l'expression des besoins si cela est pertinent. Accompagner la résolution de problème si c'est un problème spécifique qui est la cause du conflit.
écrire une charte de groupe collectivement. Des feuilles de laurier palme et quelques poscas, et le tour est joué. Tu peux en faire un fil à linge que tu ressors à chaque atelier ou bien un landart que tu photographies et ressors à chaque atelier aussi. Cette petite activité toute simple donner l'opportunité aux autres membres du groupe de poser leurs besoins en terme de fonctionnement de groupe.
si besoin, rencontrer les concerné.e.s séparément et poursuivre l'application de notre protocole comportement (qui peut aller jusqu'à l'exclusion si la situation perdure).
4. Ça frotte les adultes d’un atelier et toi ? (je t’entends te demander si ça aussi, c’est du vécu… et je te laisse deviner la réponse) : les forest schools sont des lieux émotionnellement chargés. Les adultes dont nous accueillons les enfants n'ont pas une relation neutre avec le lieu et les personnes du lieu. Leur enfant y vit des choses fortes, et avec cela, il y a forcément des attentes, des émotions, des jugements... Être pédagogue par la nature, c'est accepter d'avoir une place importante dans la vie de nombreux enfants. C'est une sacrée responsabilité que d'entrer dans la vie de plusieurs familles de cette manière. Avec certain.e.s de mes ados, je me sens un peu comme tata Julie. Avec les tout-petits, je suis plus près d'un animal mythique qui vit dans les bois et qu'ils vénèrent parfois (ah ah – mon bonnet raton laveur punk aide bien, en vrai !). Bon le tableau est dressé pour expliquer que, tata ou animal mythique de la forêt, il est possible qu'un jour, les parents de ses enfants et toi, vous rencontriez un point de tension dans vos relations.
Il est à la fois prévisible et évident que le paragraphe qui suit soit plus ou moins entièrement dédié à la communication non-violente. Si tu n’es pas encore allé.e la rencontrer, cet article est peut-être l’excuse que tu attendais pour le faire. Je ne vais pas faire ici son apologie, mais plutôt nommer quelques principes généraux qui m’ont personnellement soutenue quand j’ai dû traverser ses situations délicates :
1. laisser du temps, ralentir : ne pas répondre au mail du parent agacé dans la foulée de sa lecture, se donner le temps de vivre les émotions qu’il nous procure et de quitter le cerveau reptilien pour reconnecter avec le cortex. Et dans ce monde efficace et rapide, c’est plus facile à dire qu’à faire !
2. séparer le problème de la personne : identifier clairement les enjeux et les besoins, reformuler et vérifier notre compréhension. Pour cela, il peut être intéressant de revenir sur les objectifs de chacun.e ; en effet, il se peut que les parents et nous identifions des besoins différents chez leurs enfants et donc que nos objectifs soient différents (et parfois conflictuels). Par exemple, un parent peut avoir à cœur que son enfant puisse profiter pleinement, nourrir ses besoins d’exploration, développer ses intérêts personnels, alors que nous, pédagogues, pensons que ce même enfant bénéficierait d’un accompagnement pour développer sa communication et sa capacité à faire des compromis. Dans un tel contexte, certaines de nos interventions peuvent être incomprises, voire même antagonisantes.
3. lâcher prise sur le résultat. Marshall nous dit : « Pour pratiquer la résolution de conflit, nous devons complètement abandonner l’objectif de faire faire aux gens ce que nous souhaitons ». Il décrit également ce processus en parlant de « se mettre au service de la relation plutôt que de la raison ».

En conclusion de tous ces mots, je te partage un petit rappel que je me fais à moi-même régulièrement : pour gérer l’humain, la diversité, la richesse, les conflits, les apprentissages etc…. il faut être en forme. Autrement dit, le premier humain à gérer, c’est nous-même !!
J’aime les listes. Je les trouve poétiques. Alors en voici une pour prendre soin de soi – à toi d’écrire la tienne, un jour où tu traînes dans ton hamac avant le début d’un atelier :
Barrer des jours dans l'agenda, prévoir des temps de pause, régulièrement
Faire évoluer nos projets pour s’assurer qu’ils répondent encore et toujours à nos besoins, nourrir notre motivation intrinsèque
Se faire cadeau de temps de soin : thérapie, supervision, massage etc.
Explorer l’incroyable travail de l’incroyable Joanna Macy et son « travail qui relie »
Regarder le ciel, tremper ses orteils dans le ruisseau, sentir l'humus et le petrichor, goûter la pluie... souvent.
Se découvrir soi-même, pas dans un élan égocentré délirant, mais pour planter nos racines, pour connaître nos valeurs, nos forces et nos faiblesses, nos déclencheurs émotionnels et nos limites, entre autres…
Et enfin…. apprendre à dire non, résister de tout notre être à cette logique sociétale de l'offre et de la demande... (si besoin, contacter une copine geek pour qu’elle te fasse un beauf gif !).
Bonnes explorations et à bientôt dans les bois !
Julie Ricard (Pédagogue par la nature, Autour du Feu)






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