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  • Ruth Joiner

La nature n’est-elle pas assez ?

Réflexion sur nos lieux et leurs aménagements



Comme nous le rappellent les récentes illustrations des points-clés de la PPN, la pédagogie par la nature est ancrée dans “un lieu naturel inspirant”. La recherche, puis l’aménagement de ce lieu peuvent cependant mettre bon nombre d’entre nous dans des états loin de la présence et du flow, eux aussi essentiels au processus de la PPN. Alors qu’en est-il vraiment de l’importance du lieu, et de ses aménagements ?


Je t’invite dans les chemins sinueux d’une réflexion que j’ai menée récemment, seule, puis maintenant en équipe, sur l’aménagement de notre lieu.



Contexte :


Un vendredi par mois, nous accueillons ici à Autour du Feu les curieux.ses et intéressé.e.s pour une “visite commentée du site” de la forest school. Cette visite a pour but d’expliquer comment ont été pensés les aménagements, et comment le site “vit” pendant les ateliers. Je l’accompagne d’un descriptif maintenant assez bien rodé, je le concède, mais dans lequel j’aime régulièrement ajouter des variantes par goût de la nouveauté. Ceci-dit, même avec ses variantes, les jours de fatigue, le commentaire peut parfois me laisser un peu vide et maussade, sans que je n’arrive nécessairement à savoir pourquoi. C'est un peu comme s'il figeait la myriade de jeux, micro-aventures, mini-miracles et moment-pépites, inhérente à la forêt en un tableau maladroit et hâtif.

Voilà qu’un de ces vendredis récemment, je questionnais sur le chemin du retour la pertinence de ces visites qui peuvent parfois entraver les espoirs des porteurs.ses de projets, en donnant à voir un site qu'on pourrait penser parfait. La recherche du site parfait peut en effet, on le sait tou.te.s, prendre temps et énergie, deux choses dont nos projets ont grandement besoin pour pouvoir naître et grandir. Ce soir-là, perdue dans les affres des réseaux sociaux, je vois passer sur l’un des groupes de PPN britanniques, une discussion qui questionne précisément cette notion d’aménagement d’un “site”. Qu’est-ce qui différencie une forêt d’un site de forest school ? Cette différence est-elle justifiée ? Quel rôle jouent les aménagements dans la vie de l’ecosystème forest school ? La culture de l’image et de la perfection ne nous amène-t-elle pas à un suréquipement de nos sites ?


Ces questions résonnent en moi. Si j’ai eu plaisir à poser mon sac à dos après quelques années de PPN itinérante, j’ai toujours ressenti une certaine ambivalence face à ce lieu unique et son aménagement, à la fois riche de possibles et de liberté, et en même temps potentiellement enfermant, alourdissant. Me voilà lancée dans une réflexion passionnante qui me demande une profonde remise en question. La fameuse posture réflexive menace de se transformer en doute existentiel - mais que c’est bon, de temps en temps, de faire une table rase (au moins mentale) pour voir ce qui veut bien se profiler. Allez, on y va ?



Aménager un site, c’est quoi, au juste ?


Voilà une question pour laquelle, comme bien souvent, il existe un spectre de réponses, selon le type d’ateliers ou d’école, selon notre public - son âge, son nombre, ses besoins, sa présence régulière ou ponctuelle -, selon notre pratique, et puis, surtout, selon notre site. D’une hêtraie mixte au sol très dégagé à un petit bois de garrigue provençale, en passant par le parc communal, il y a peu en commun, si ce n’est la nécessité de sécuriser le site avant d’y inviter notre public. Après cela, qu’est-ce donc que cette idée d’aménager l’espace naturel?

Face à des questions difficiles, j’ai souvent ce réflexe d’ex-bonne élève de jeter un œil au Larousse. Voici ce que j’y trouve ce soir et qui semble pertinent à cette réflexion :

“aménager” (vb):

“Arranger un lieu, un local, en disposer les éléments en vue d'un usage précis”

“Pourvoir une habitation du confort nécessaire”


Selon ces définitions, aménager un site de forest school consisterait donc à disposer certains éléments de cet environnement pour qu’ils soient utilisés à certaines fins et/ou à y créer un certain confort nécessaire à notre activité.

Quand, à l’ouverture d’une forest school, nous accueillons un public qui n’a pas encore développé son répertoire de jeu libre, il peut en effet sembler pertinent de créer toutes sortes d’installations et d’invitations qui accompagneront les enfants dans leur exploration. On a bien sûr tou.te.s en tête Maslow - ajouter un peu de familiarité et de sécurité dans le monde d’un enfant qui peut-être, appréhende ce nouvel environnement, cela semble faire sens. On a aussi tou.te.s à cœur de centrer notre pratique sur nos participant.e.s - leur bien-être, leur enthousiasme et les étoiles dans leurs yeux lorsqu’ils.elles découvriront notre dernière création… Tout cela est bien suffisant pour se lancer dans un petit projet de plus afin d'aménager le site.


Ensuite, il y a aussi cette histoire de confort. Ce dernier point me fait sourire car je m’entends régulièrement répéter aux enfants habitués des lieux que “la nature est inconfortable”. On pourrait même aller jusqu’à dire que l’éternelle recherche de toujours plus de confort dans nos sociétés occidentales est un peu ce qui sous-tend, entre autres, le grand élan actuel de reconnexion à la nature. Un surplus de confort qui nous fait rêver de nous frotter à la rudesse vivifiante des éléments.

Ceci-dit, ne le cachons pas, c’est un métier physique que celui de pédagogue par la nature. Lorsque nos ateliers ont lieu quotidiennement ou presque, et que la brouette de matériel semble de plus en plus lourde avec les jours qui passent, il est bien agréable, si l’on en a la possibilité, d’aménager un coin cuisine ou bien un lieu où laisser une partie de notre matériel.


Enfin, il y a également cet irrésistible besoin humain de laisser une trace. Depuis l’homo erectus, ce besoin de construire, d’apprivoiser, d’aménager nous accompagne, comme le verbe de notre espèce. Finalement, nos amies les bêtes le font elles aussi. Les fabuleux terriers de Bernard le Blaireau, par exemple, ou les nids de certains amis ailés n’ont rien à envier à de nombreuses constructions humaines. Est-ce donc un instinct animal plutôt qu’humain ? Est-ce naturel d’aménager ?


Ah oui, je t'avais prévenu qu’on allait philosopher un peu ?



Aménagement d’un site : quels objectifs ? quelles intentions ?


A l’ouverture de notre forest school, après avoir sécurisé le site, nous nous étions lancés avec joie dans la construction de quelques invitations - cuisine de la gadoue avec meubles de récupération, parcours en équilibre pour donner une certaine progression autour de la slackline,

petites tables en palettes non-traitées pour le bricolage. Tout fut pensé pour être le plus naturel possible, les matériaux sourcés dans notre forêt-même si possible, et l’invitation lancée au temps de faire joliment pourrir tout cela afin qu’ils retrouvent leur place dans l’humus, dans les années à venir. Trois ans plus tard, la forêt a acquis une cabane dans les arbres plus ou moins permanente (création des enfants), un bac à boue et quelques autres petits aménagements. Globalement les aménagements ont peu changé - peut-être le signe qu’ils étaient pertinents ? ou bien qu’ils ont peu servi ? ou encore qu’ils étaient trop solides ? Je ne saurai dire.

En tous les cas, j’ai croisé dans la discussion virtuelle britannique ce point qui m’a paru essentiel : quel est l’objectif de nos aménagements ? Suis-je en train de modifier l’environnement ou bien de le complémenter ? Il y a peut-être là un premier élément de réflexion et d’analyse de nos installations et aménagements.


Modifier un environnement, ou le complémenter, ce sont là deux intentions bien distinctes. Mais l’on sait tou.te.s qu’une intention peut parfois avoir des conséquences non-escomptées. Et voilà la question, presque douloureuse, que me fait me poser cette réflexion sur l’aménagement : la nature n’est-elle pas assez ? N’est-ce pas là le message que nous risquons de transmettre aux enfants si nos sites parlent trop fortement de notre besoin humain de construire, maîtriser, apprivoiser, rendre confortable ?


Si l’on creuse encore un peu cette question des objectifs de nos aménagements dans les bois, on se rend vite compte qu’ils sont multiples et variés. J’en liste ici quelques-uns pour porter un œil critique et questionner cette notion d’aménagements, en me faisant un peu l’avocate du diable, histoire de pousser notre réflexion :


  • Faciliter la rencontre avec la nature : comme on l’a déjà évoqué, certains enfants que nous accueillons n’ont pas encore développé leur répertoire de jeu, et en créant des structures de jeu et en amenant du matériel de jeu sur nos sites, nous pensons rendre la nature plus accessible. Cette démarche peut paraître encore plus pertinente pour des enfants extraordinaires, ou si nous intervenons en milieu urbain, dans un parc ou une cour d’école. Rendre accessible la PPN, cela sous-entend savoir s’adapter à toutes sortes d’environnements pour faire profiter de cette approche au plus grand nombre.


  • Faire passer du bon temps, occuper les participant.e.s, plutôt que de simplement les accompagner pour faire l’expérience de la forêt. Est-ce que mon activité tombe dans le loisir ? l’occupationnel ? l’éducatif ? Il peut parfois y avoir de la part de certains parents des attentes portées sur nos activités et nos sites - “mon enfant s’ennuie” (il aimerait tellement une cabane dans les arbres)... on te l’a déjà faite ?


  • Augmenter l’attractivité du site : dans ce monde où le succès d’un projet peut parfois être dû à une belle campagne de communication, nous pouvons tou.te.s succomber à la pression du “paraître”. Un site photogénique avec de belles installations, c’est quand même plus pratique pour donner envie.


  • Maximiser les opportunités d’apprentissages : au Royaume-Uni, de nombreuses écoles ont aménagé un coin “forest school” dans leurs cours (plus vertes que les nôtres) - en soi, une belle victoire. Ceci-dit, l’appropriation de la PPN par le monde scolaire a résulté en une augmentation des installations présentes sur les sites de forest school. Pour montrer que les sciences sont abordées pendant les ateliers de PPN, on construit des parcours d’eau. Pour prouver que l’acquisition de la lecture peut être faite en PPN, on accroche des lettres en bois à chaque tronc d’arbre. L’environnement naturel se trouve modifié pour répondre aux objectifs institutionnels et prouver la valeur éducative de la PPN. Et si, au lieu de créer des opportunités d’apprentissages dehors dans un environnement peu inspirant, on commençait par y réinviter la nature ? Une mare, des arbres, des zones d’herbe haute… voilà qui devrait occasionner bon nombre d’apprentissages, “fondamentaux” ou pas, selon les définitions. En tous les cas, voilà qui redonnerait à la nature son rôle de lieu, cause, but et moyen de nos activités en PPN.



Une priorité : trouver notre place dans l’écosystème


Quand je partageais récemment mes réflexions avec une amie et mes envies de minimalisme, voilà qu’elle me dit “ah, mais c’est le cap des trois ans, c’est normal, c’est comme dans une maison, quand tu as envie de changer les meubles de place après trois ans!”. Acquiesçant d’un “bien sûr”, je faisais mine de sortir du gouffre du doute existentiel alors qu’en fait je venais d’y plonger plus profondément encore.

En bon esprit scientifique refoulé, je me mis à tracer dans ma tête un tableau à deux colonnes qui ressemblait à peu près à ça (en plus joli) :

Il faut que je vous confie que je ne sors que très rarement du bois, ce qui me vaut d’ailleurs le surnom de Vieille Ourse (attention, que pour les intimes). C’est d’ailleurs probablement là que je me sens le mieux. La colonne de gauche se remplissait bien.

Moi qui n’ai que peu d’affinités avec les “maisons”, j’étais aussi dérangée que mon amie compare la forêt à une maison - cela en était presque insultant. Si la forêt est la maison ou le chez-soi de quelqu’un, c’est plutôt, à mon avis, celui de tous les animaux qui y habitent et réapparaissent quand nous sommes rentré.e.s chez nous. J’aime bien dire aux enfants qu’ils nous prêtent leur chez eux, et qu’on doit donc le laisser comme on l’a trouvé.

Et puis il faut dire que l’expression “comme traces, rien que nos pas”, découverte en Angleterre lors de ma formation forest school, résonne fort en moi. J’ai tant aimé pratiquer la PPN en itinérance, sac sur le dos. Cette légèreté (du moins métaphorique) nous permet de faire un avec la nature, sans les entraves d’un équipement. Je ne me sens pas comme une invitée dans la forêt, je n’y suis pas chez moi non plus - j’y suis juste bien, j’y suis, comme le campagnol, l’humus, le lichen. J’y suis aussi très attachée émotionnellement et j’ai à cœur d’en prendre soin. Nos façons d’aménager nos sites découlent du lien que l’on a avec eux.


Avoir à cœur nos participants, c’est essentiel. Avoir à cœur notre site, c’est essentiel aussi. Certain.e.s, radicaux.les, diront peut-être plus essentiel. Après tout, on a de nouveaux enfants tous les ans, mais un site, on n’en a qu’un, pour longtemps (radicales ET outrancières). Tout aménagement de site commence donc par une analyse d’impact environnemental solide. Du cœur, remontons dans la tête, avant de mettre la main en action. Cette analyse d’impact prend en compte tous les aspects de nos interactions avec l’écosystème dans lequel nous entrons. Je souhaite construire un pont de singe ? Quel bois vais-je utiliser ? Quel cordage pour les nœuds ? Je souhaite creuser un bac à boue ? Quel endroit de mon terrain s’y prête le mieux ? Où aura-t-il le moindre impact sur le sol environnant ? Y a-t-il des espèces à protéger sur le site, et surtout aux endroits des possibles aménagements ?


C’est en mettant le site au cœur de nos pratiques que l’on garde en tête que c’est bien la forêt qui est l’hôtesse, et non nous.



Implications pédagogiques des aménagements


Enfin, il semblerait que nous les pédagogues, on aime bien parler de pédagogie. C’est en considérant les impacts sur le développement de nos participants que je te propose de peaufiner cette réflexion.


On a déjà considéré, plus haut dans cet article, que certains aménagements ont pour but de favoriser la rencontre et le lien avec la nature. Quelques seaux dans une zone sableuse, un tas de rondins entreposés dans un coin de la forêt, du matériel de cuisine… Amener un matériel inspirant pour enrichir le jeu libre, et le poser à divers endroits de la forêt, c’est à priori complémenter ce qui est naturellement présent. De ce que j’entrevois à ce jour, il peut y avoir deux points de tension quant à ces apports.


Le premier, quand le matériel ou l’aménagement se trouve "étiqueté" par les adultes encadrants, qui imposent de ce fait leur perception aux participant.e.s. Cette lecture imposée influencera leur façon d’interagir avec le lieu et réduira le potentiel de jeu et d’imaginaire des enfants. Ainsi, une cuisine de la gadoue, si elle n’est pas étiquetée telle quelle, peut être un laboratoire, un grand restaurant, une parfumerie…


Le second, quand le matériel, l’équipement, l’aménagement empêche la rencontre avec la nature. Par exemple, installer un carillon dans la forêt qui va empêcher d’entendre le vent dans les arbres ou le chant des oiseaux. Pour moi, il en va de même des jardins ou murs musicaux, mais il est aussi question de sensibilité personnelle. Sensible au bruit, j’ai du mal à envisager d’inviter de très forts bruits dans cet espace naturel, même si j’en reconnais les nombreuses vertus pédagogiques.



La question que j’ai eu plaisir à me poser pour ré-évaluer la pertinence de certains de nos aménagements sur le site est celle-ci :

Si les aménagements n’étaient pas là, que feraient les enfants ? Comment investiraient-ils l’espace ? Qu’inventeraient-ils ?


Limiter ce que l’on apporte, c’est donner le temps et l’espace aux enfants pour rêver, imaginer, penser, créer, avec les ressources de l’environnement. Se refuser à créer des structures de jeu dans le bois, c’est encourager les enfants à créer les leurs. Faire de la place à la nature intouchée, c’est aussi encourager nos participant.e.s à trouver leur place dans ce merveilleux écosystème, humblement, avec douceur.


Pour finir, bien que je sente en moi le besoin grandissant d’une approche encore plus épurée, il y a un point qui me paraît essentiel comme valeur pédagogique, et même humaniste et éthique, de nos aménagements. A leur manière, ils peuvent contribuer à créer un lieu que nos participant.e.s ont la liberté et le temps d’investir émotionnellement, seuls et avec celles et ceux qui partagent ces moments-là avec elles.eux. Ainsi “ma” cabane, ou la cuisine des bois de la forest school, deviennent le décor d'innombrables souvenirs. Ce sont les “meubles” qui jalonnent le développement de relations à soi, aux autres et à la nature.

En aménageant un coin de regroupement, de partage et de parole, dans lequel nos particpant.e.s sont écouté.e.s, accepté.e.s et célébré.e.s, nous nourrissons la communauté qui grandit dans nos forêts.


Pour conclure cette réflexion, je te partage quelques pistes trouvées en chemin - puissent-elles t'en inspirer de nombreuses autres. Celles-ci sont les priorités qui ont émergé ou ont été confirmées pour nous suite à ce bout de réflexion.


Quand il s’agit d’aménagement dans la forêt…..

  • deux mots : minimal et naturel

  • une préférence : éphémère plutôt que durable

  • une envie : faire avec, plutôt que pour nos participant.e.s

  • un moyen : inspirer notre enfant intérieur

  • une nécessité : réévaluer fréquemment

  • une mission : créer un espace de “communauté” et plein d’espaces sauvages autour

  • une possibilité : avoir un camp temporaire ou partir à l’aventure régulièrement, pour (re)découvrir la beauté, les changements, et notre connexion à la nature sans aucun équipement (ou très peu). L’errance nous permet de revivre l’émerveillement des premières fois à chaque tournant de sentier.


Et pour savoir ce qu’il va advenir des installations à Autour du Feu, il faudra attendre la pause estivale… la suite au prochain épisode.



Julie RICARD






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